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1.2 Usage et étude de TIC

 

Il semble important dans un premier temps de rappeler ce que comporte l’étude des usages et de la replacer dans le contexte de l’analyse des TIC. A cette intention, je fais appel à trois textes, de Vidal, Vitalis et Chambat, parus en 1994 dans un ouvrage collectif « Medias et nouvelles technologies : pour une socio-politique des usages » [Vitalis,1994], qui marquent un moment décisif pour les travaux sur l’usage, celui où l’on prend le temps de contempler quelques douze années de recherches multiples et de leur donner un logique globale, pour mieux définir les orientations futures. Il est remarquable que cet ouvrage ait été publié l’année où l’introduction des navigateurs multimedia « lançait » la pratique de l’internet dans le grand public et suscitait nombre de travaux d’usage.

 

L’analyse des usages émerge en 1982, à la faveur des travaux des plans « Câble », « Minitel », « Informatique pour tous » auxquels des chercheurs en sciences sociales sont associés. Le contexte économique de ces travaux est celui d’une grande incertitude quant à l’évolution des marchés, qui conduit à s’intéresser à des modes de représentation des usagers plus fins que ceux que permettent les études quantitatives.

« des secteurs qui vivaient en situation de monopole sont désormais soumis à de nouvelles conditions de fonctionnement qui entraînent un bouleversement des schémas de représentation et/ou de traitement des usages » [Vedel, 1994,14].

 

Cette introduction de données sociales dans l’analyse technico-économique ne suit pas un courant de pensée homogène dans le sillage d’un grand maître à penser, mais s’effectue au travers de la confrontation de multiples travaux centrés sur des dispositifs et des objets divers, dont les logiques respectives, et les apports mutuels n’apparaissent qu’avec le recul  « une juxtaposition de perspectives différentes ou de paradigmes indépendants ; sans qu’il y ait un accord minimal sur les définitions de base ou la façon de poser les problèmes » [Vedel, 1994,16].

Si cette absence de « socle commun » a pu constituer un frein à leur lisibilité, elle permet néanmoins un regroupement à posteriori de ces travaux, qui fait apparaître une oscillation historique entre analyse de l’offre et analyse de l’usage, révélant le processus de maturation du champ.

 

Le modèle de regroupement proposé par Vedel, s’organise autour de deux axes croisés, selon que les travaux considérés se centrent sur la production d’une technologie ou sa « consommation », ou qu’ils reconnaissent à la logique sociale une capacité de création au sein du processus d’adoption d’une technologie.

 

 

Logique technique

Logique sociale

Conception

(1) Processus de développement technique autonome (diffusionnisme)

(2) La technique est un « construit social »

Utilisation

(3) Déterminisme technique des usages

(4) Pratiques d’usages autonomes

 

Dans le modèle diffusionniste (1) (le plus ancien), le processus de développement technique est analysé indépendamment de celui de sa diffusion. L’usager est mis en présence d’un objet achevé auquel il réagit par le refus ou l’acceptation. C’est le processus d’adoption, c’est à dire le circuit social emprunté par l’innovation pour se diffuser dans la société qui est analysé. Ce modèle est généralement celui qui préside aux études quantitatives.

 

Le modèle socio-constructiviste (2) considère l’innovation sous l’angle des négociations sociales et des représentations au sein des groupes de recherche dont elle est issue. L’objet technique résulterait alors d’un construit social, qu’il s’agit d’identifier. (Latour, Callon)

 

 

Le déterminisme technique (3) s’observe fréquemment dans la phase d’émergence d’une technologie, dans un discours prospectif sur le devenir d’une innovation. Il stipule que la technologie oriente le comportement social et l’organisation des sociétés. Les travaux de Mac Luhan (émergence des réseaux), de Pierre Lévy (émergence de l’internet) sont couramment rattachés à ce modèle.

 

Le mouvement le plus récent (4), considère que l’usager dispose à l’égard de l’objet technique d’une autonomie créatrice (la poïétique selon Certeau) qui lui permet de développer des tactiques d’appropriation ou de résistance capable d’agir sur la forme de l’objet et de rééquilibrer la force de l’innovation . Ces travaux, qui accordent une large place à l’étude des pratiques et des représentations, proposent une interprétation « active » des détournements d’usages, « des multiples pratiques déviantes par rapport au mode d’emploi » [Perriault, 1989, 13], en les considérant comme des formes de « réappropriation de l’outil », de recomposition de l’objet technique.

 

A l’issue de ce bilan de 1994, Vedel déplore une certaine dichotomie entre les travaux centrés sur l’usage et ceux centrés sur l’innovation et recommande de réduire l’amplitude des oscillations en considérant que l’usage d’une technologie résulte d’une interactivité entre une logique d’offre et une logique d’utilisation. Cette socio-politique des usages, reconnaît la valeur de l’approche socio-poïétique tout en mettant en garde contre une analyse trop exclusivement centrée sur l’usager, qui négligerait de prendre en compte la « plasticité » de l’offre [Vedel, 1994, 27], sa résistance structurelle aux pratiques d’appropriation.

De son côté, Vitalis recommande de situer l’usage « au carrefour de trois logiques principales : une logique technique qui définit le champ des possibles, une logique économique qui détermine le champ des utilisations rentables et une logique sociale qui détermine la position particulière de l’usager avec ses besoins et ses désirs ». [Vitalis, 1994, 38].

Enfin, Chambat exhorte à sortir du paradigme offre/demande, en considérant la construction technique-usage comme une « co-construction ». L’enjeu nous renvoie à la « question de savoir ce que les gens font des NTIC, plutôt qu’à celle de savoir ce que les NTIC font aux gens. » [Chambat, 1994,46].

 

Pour Serge Proulx, « l’une des pistes possibles consiste dans la réalisation d’études concrètes se donnant pour objectif la description minutieuse et fine – dans toute leur complexité- des multiples rapports de médiation unissant les usagers aux objets techniques. Cette perspective permettrait la mise à jour de multiples chaînes de médiations articulant les rapports d’usage aux micro-contextes (vie quotidienne, vie familiale) et aux macro-contextes. »[Proulx, 1994, 151]

 

Mais une fois posé le principe de la résolution de l’opposition offre/demande, d’autres difficultés demeurent et conditionnent l’évolution des études d’usages :

 

-         La difficulté du choix de la technique d’analyse, inhérente à la proposition de résoudre les oppositions offre/usage et macro/micro de la socio-politique des usages. Car, comme le remarque avec justesse Florence Millerand, « rien n'est dit sur la façon de relier les deux niveaux d'analyses. En effet, les deux dimensions de cette approche relèvent de deux niveaux de réflexion et d'investigation habituellement disjoints: la première implique une réflexion sur un niveau macro-social et semble plus proche d'une analyse en terme d'économie politique, tandis que l'autre implique des analyses privilégiant les méthodes ethnographiques ou micro-sociologiques. Comment lier les deux niveaux au sein d'une même analyse ? » [Millerand, 1999].

 

-         La difficulté à identifier et définir l’usager. De même que Simondon [1958, 246] rappelle que l’objet technique n’est pas utile en soi, mais que c’est le paradigme du travail qui pousse à le considérer comme tel alors que l’objet ne se définit que par son fonctionnement, de même, c’est le paradigme de l’usage qui nous conduit à définir l’usager comme « usant de ». Or l’usager ne se structure pas autour de ce statut. Il n’y a pas, ou si peu, de groupe constitué d’usagers des TIC, c’est un « groupe latent » [Chambat, 1994 (1),47] qui se forme et se déforme selon qu’il use ou pas de telle ou telle technologie. La question de sa représentativité se pose donc, et lorsque celle-ci est établie, de sa légitimité et du risque de captation qu’induit cette représentation par des groupes d’intérêt et des porte-parole spontanés.

 

-         La difficulté à identifier l’objet « TIC » lui-même en raison de la rapidité et des caractéristiques des évolutions technologiques qui conduisent vers des technologies de communications de plus en plus nombreuses, convergentes et globalisantes. Le glissement du vocable « objet » en « dispositif» montre la volonté d’en souligner le caractère de construit social à l’usage présupposé, il en souligne aussi le caractère hétérogène. Qu’étudie-t-on en effet, dans l’usage du cédérom : le support ? L’objet technique (le micro ordinateur) qui en permet la manipulation ? Le contenu ? La diversification des services proposés par le Minitel, puis des logiciels informatiques, des applications multimedia, et enfin des sites web, conduit de plus en plus souvent à prendre en compte le contenu dans la définition du dispositif étudié et à multiplier encore le nombre de dispositifs. Même sans prendre en compte le contenu, la prolifération des déclinaisons techniques de l’ordinateur ou du téléphone pose la question de la posture du chercheur. Dominique Boullier en identifie trois : l’immersion dans la prolifération pour suivre les genèses et les variations des formes techniques, la sélection (mais selon quel critère ?) d’une technologie au risque d’être dominé par les tendances de l’opinion et du marché, l’abstraction, enfin, la construction d’un objet scientifique en  « dégageant un processus technique fondateur de tous les autres phénomènes » [Boullier, 2001].

 

 

Quels sont dans ces conditions les objets privilégiés des étude d’usages ? Nous retenons ici trois approches qui, en s’affranchissant de la définition spécifique de l’usager et du dispositif, conservent leur validité indépendamment du lieu, de l’époque, du milieu social, du dispositif de communication envisagés.

 

1.2.1 L’étude des représentations

 

Co-construction entre l’usager et le concepteur, l’usage d’un dispositif de communication est le résultat d’une double représentation  : celle mise en forme dans le dispositif traduisant l’image que les concepteurs se font de la technologie et des usagers et résultant d’une série de négociations opérées au cours de la conception, et celle manifestée par l’usager au travers de mythes, de valeurs, de pouvoirs attribués au dispositif.

 

1.2.1.1 Les traductions : le scientifique, le pêcheur et la coquille Saint-Jacques

 

En décomposant les étapes successives de la construction d’un dispositif, en l’occurrence un système d’élevage de coquilles Saint – Jacques en Bretagne Nord [Callon, 1981], Michel Callon démontre qu’un dispositif résulte d’une série de traductions opérées par ses concepteurs, dépositaires et porte parole des besoins supposés de plusieurs  collectivités (les coquillages, les pêcheurs et la communautés scientifique) dont ils interprètent les signaux au fur et à mesure. Le dispositif est le résultat des aléa de ces interprétations successives.  De ce pamphlet maritime résulte un paradigme de la représentation des foules (électeurs, consommateurs, usagers) auxquels les acteurs économiques, politiques ou sociaux attribuent un discours. Selon Madeleine Akrich, ce paradigme permet de « décrire les opérations par lesquelles le scénario de départ, qui se présente essentiellement sous une forme discursive, va progressivement, par une série d’opérations de traductions qui le transforment lui-même, être approprié, porté, par un nombre toujours croissant d’entités, acteurs humains et dispositifs technique » [Akrich, 1993, 92]. Il s’agit donc, d’identifier les discours implicitement ou explicitement contenus dans les formes du dispositif et d’en expliquer l’élaboration.

 

1.2.1.2 Les mythes d’usages

 

De son côté, l’usager rêve la technologie. Les technologies de communication comportent une dimension mythique, que Simondon reconnaissait dans l’objet technique et qu’il attribuait à une réaction au déni de la culture de leur reconnaître, au delà de la fonction d’utilité, une signification : « Les hommes qui connaissent les objets techniques et sentent leur signification, cherchent à justifier leur jugement en donnant à l’objet technique le seul statut actuellement valorisé en dehors de celui de l’objet esthétique, celui de l’objet sacré » [Simondon, 1958, 10]. Deux discours coexistent donc : l’un, mesuré, technique, objectivant, résulte de la mise en  réseaux des connaissances issues de l’expérience et de la conscience des limites des objets techniques, l’autre, globalisant, idéologique et incantatoire, perpétue les grands mythes de l’humanité : « conjuration de la mort, connaissance exhaustive, ubiquité, progrès et foi » [Perriault, 1989, 74]. Jacques Perriault note une capacité particulière des « machines à communiquer » à susciter des discours mythiques (« l’usage des casseroles ou de la machine à laver n’a jamais suscité d’incantations » [Perriault, 1989, 71]), qu’il attribue au fait que ces machines ne transforment pas des matériaux, mais gèrent des mots, des sons et des images, tous éléments propres à construire des mondes. Les discours magiques des technologies de communication seraient donc les mythes fondateurs de ces mondes potentiels.

 

« Cela – le maintien d’une formule prononcée indépendamment de l’expérience – est constitutif du vertige technologique » constate Michèle Descolonges [2002, 16] lorsqu’elle analyse et confronte les discours produits lors de l’émergence de l’industrie électrique soviétique et notre contemporaine vision de l’internet et des réseaux. Ce qui caractéristique ces mythes c’est leur reproduction dans le temps et l’espace, et l’incapacité dans laquelle nous nous trouvons à renoncer à y croire, alors même que la réalité ne les confirme jamais, ou même, les infirme.

 

D’où proviennent ces représentations qui « encombrent » les usages des TIC et constituent selon le terme de Victor Scardigli un « imaginaire collectif du progrès » [Scardigli, 1992, 42] réactivé sous des formes similaires à chaque vague d’innovation, pourtant présentée comme révolutionnaire ? Des concepteurs tout d’abord, qui puisent dans une utopie initiale (abolir la distance, conserver les traces du vivant à tout jamais, vaincre la mort ou le handicap) l’énergie mentale qui aboutira à la création. Des discours tenus par les promoteurs- institutions, pouvoirs publics, états - de ces inventions, par les messages circulant entre offre et demande : publicités, représentation imagée de l’usage, slogans, articles de vulgarisation, par le public enfin qui restitue dans les enquêtes et sondages sa part d’imaginaire technique.

 


1.2.2 L’étude des appropriations

 

1.2.2.1 Les pratiques

 

Entre les vertiges du mythe et le risque de captation que comporte la traduction, la posture de l‘usager est bien difficile à percevoir : or le silence n’est pas l’indice d’une passivité. « A une production rationalisée, expansionniste autant que centralisée, bruyante et spectaculaire, correspond une autre production, qualifiée de « consommation » : celle-ci est rusée, elle est dispersée, mais elle s’insinue partout, silencieuse et quasi invisible, puisqu’elle ne se signale pas avec des produits propres mais en manières d’employer les produits imposés par un ordre économique dominant [Certeau, 1980, 11]». En haussant les pratiques quotidiennes, apparemment banales au rang d’un langage, qu’il convient certes de décrypter, mais capable de traduire le degré d’appropriation, les résistances à une technologie, Michel de Certeau ouvre la porte à une série d’études d’appropriation menées sous l’angle de l’opposition entre usages présupposés par le concepteur (le « mode d’emploi »), et pratiques concrètes de l’usager. « L’attention est tout particulièrement portée aux gestes, aux comportements, aux routines, voire aux rituels les plus ordinaires et les plus infimes qui, souvent inconscients, constituent le terreau de formation des usages [Chambat, 1994(2), 262] ». Ces études impliquent qu’on renverse le sens commun et qu’on considère qu’un usage déviant n’est pas une erreur de manipulation  mais « précisément le propre de l’individu, une multiplicité d’attitudes vis-à-vis de la technologie, allant de la servilité à l’attitude la plus frondeuse » [Perriault, 1989,16]. C’est à cette condition que l’on peut percevoir les usages, non comme une accumulation de pratiques individuelles, mais comme une « logique », s’opposant à la logique des offreurs « l’une rationnelle, soucieuse de rentabiliser les investissements, consciente des enjeux économiques (concurrence du marché) et politique. L’autre, la logique des utilisateurs, est radicalement différente : elle part du concret, du local, elle naît d’un désir, d’une crainte ou d’une souffrance, bref elle a un sens et s’inscrit dans un site. » [Laulan, 1986, 23].

 

 

1.2.2.2 Les processus d’appropriation

 

Le modèle d’analyse d’un processus de banalisation proposé par Philippe Mallein et Yves Toussaint, reflète le même souci de distinguer discours globalisant et donnée d’expérience. Deux visions d’adoption d’une technologie sont opposées : l’une « prométhéenne », l’autre « modeste ». La première préside au lancement des grands programmes technologiques (comme le Minitel), et s’exprime dans les concepts de substitution, de révolution et dans un modèle d’usager passif, construit par le concepteur de la technologie. L’autre, issue de l’observation de l’introduction du magnétoscope ou du minitel dans les foyers, constate des processus d’hybridation, d’évolution, d’affirmation identitaire sur l’objet construite par l’usager. Les visions prométhéennes se soldent par des échecs car « l’apparition de nouvelles pratiques se greffe sur le passé, sur des routines, sur des survivances culturelles qui perdurent et continuent à se transmettre bien au delà de leur apparition [Mallein et Toussaint, 1994, 315]. »

 

1.2.2.3 L’appropriation culturelle

 

La notion d’ « appropriation culturelle » vient compléter l’étude de ces processus : Victor Scardigli remarque que les programmes volontaristes du type « informatique pour tous » n’ont pas eu d’effet sur les inégalités sociales, et que les schémas d’appropriation des TIC suivent le modèle de la reproduction sociale : l’appropriation de l’informatique est plus forte chez les garçons que chez les filles, dans les classes aisées que dans les milieux défavorisés, et dépend du degré de maîtrise de l’écriture et du langage. Il en déduit que les procédés de diffusion doivent prendre en compte le temps social et s’inscrire dans le projet culturel du groupe concerné : « Ce sont les acteurs sociaux qui mènent le changement, en s’emparant de l’innovation technique pour en orienter les utilisations. Mais il reste à aller plus profond : d’où vient ce projet concernant le « vivre ensemble au quotidien » d’un groupe social ou d’un village, qui inspire l’action de ces utilisateurs, de ces travailleurs, de ces habitants ? [Scardigli, 1994, 307].

 

1.2.3 L’étude des médiations et des liens sociaux

 

L’étude de l’appropriation culturelle conduit à s’interroger sur l’objet technique comme intermédiaire entre l’homme et l’homme et entre l’homme et le monde. « Les relations de l’homme au monde ne sont jamais immédiates mais toujours médiatisées par quelque chose, que ce soit la poésie, l’activité symbolique, la religion ou la technique.» affirme Ellul [1977] qui déplore le déclin des formes diverses de médiation au profit de la médiation technique. Madeleine Akrich quant à elle refuse la dichotomie individus/objets techniques et montre  qu’il existe « des formes hybrides (…) qui repose(nt) sur un agencement inextricable entre certains éléments techniques et certaines formes d’organisation sociale » [Akrich, 1993, 96]. Elle démontre que l’appropriation du groupe électrogène, dans un village du Sénégal, passe par une série de médiations sociales, suscitées et entretenues par l’objet : le transport du groupe, l’alimentation en essence, la gestion de son prêt ou de sa location confèrent aux individus ou groupes d’individus qui en ont la charge un rôle et une position sociale, parfois un emploi. Le système photovoltaïque, qui ne dépend que des caractéristiques du climat, ne nécessite pas de négociations sociales pour fonctionner et semble plus difficilement accepté.

 

La problématique de la prise en charge des rapports sociaux privés ou publics, par les technologies de communication, et les jeux de valeurs qui s’y rattachent, sont donc au centre d’études d’usage des TIC d’une grande variété, qu’elles s’intéressent aux communautés tissées autour des messageries télématiques (Jouët), ou de l’internet (Reinghold), du public de la télévision (Wolton, Dayan), des pratiques familiales du téléphone (Pasquier, Calogirou), ou de la gestion d’une cabine téléphonique dans un village du Burkina Faso (Nyamba) .

 

 

Quoique schématique et incomplet, ce bref rappel des objets sociaux contenus dans l’usage des technologies, permet de dresser le contexte théorique de notre analyse des téléboutiques de Château-Rouge. Car le choix d’analyser un lieu d’accès au réseau internet situé dans un quartier ethnique, conduit naturellement à se demander si l’identité culturelle participe de l’identité de pratique, donc à rechercher si la conscience d’appartenir à une même communauté d’usagers des réseaux est superposable à la communauté ethnique. Au moment où un nouveau partage géo-politique se dessine, et où la montée des intégrismes conduit à considérer avec inquiétude les réseaux diasporiques, il semble en effet difficile d’éviter la question d’un éventuel renforcement des valeurs communautaires à la faveur des réseaux techniques.

 

C’est par les traductions et représentations de ces dispositifs d’accès collectifs que nous rassemblerons les éléments d’une réponse. Nous sommes conscients, ce faisant, d’opérer un glissement, puisque nous recherchons dans un lieu commercial, la boutique, des objets d’analyse construits pour la compréhension de l’innovation technologique mais nous postulons qu’ils conserveront leur validité malgré cette transposition.

La vitrine sera donc un media, entre rue et boutique, entre extérieur et intérieur, entre privé et public, mais aussi et surtout, médiation entre offre et demande, objet d’invite et de protection et dont la froide transparence, renvoie à un autre obstacle, l’écran, « bouclier et miroir »[Jouët, 1993, 109].

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